dimanche 3 janvier 2016

Nice : UMAM 70 ans. JEAN-PHILIPPE PERNOT - L'invitation #5

Dans le cadre des 70 ans de la création de l'UMAM par Matisse et Bonnard, l'UMAM présente sa cinquième exposition à la Galerie Depardieu à Nice.

INSCRIPTIONS TERRESTRES
Loin d'ici, de nos temps vaguement arriérés, on peut lire Saint-Simon. Je lis "La mort de Louis XIV", cœur de ses "Mémoires". Je lis lentement, c'est comme une flânerie. Au vu de son long règne de soixante-douze ans, le monarque ne pouvait se permettre de mourir à l'improviste, il lui fallait lanterner dans l'agonie, royalement. Il se devait de rendre possible une mise en scène grandiose de son absence. Et donc, cette majesté dans la chute, avant le grand voyage, supporte bien que l'on aille et vienne, à petites journées, dans le récit qui nous en a été laissé.

L'année (1715, il y a trois siècles exactement) semble tout entière placée sous le signe de la mort puisque, dans les premiers mois, disparaissent le comte de Grignan, gendre de Madame de Sévigné, le maréchal de Chamilly, Fénelon, la duchesse de Nevers, le cardinal de Bouillon, l'abbée de Lionne, la princesse d'Harcourt, le duc de Richelieu, Nesmond, évêque de Bayeux, Chauvelin, avocat général, l'abbé d'Estrades, Mme de Coëtenfao …
Tous disparus, ainsi peut-être que Henri Ménard, aubergiste à Marcq-en-Barœul, Alphonse Neuvielle, un artisan serrurier de Moulins ou Francette Jaumier, une jeune paysanne des Causses, qui partit de fatigue et de la poitrine. Sale année. Comme toutes les autres.

Un constat simplissime devrait nous venir à l'esprit, et d'autant plus à notre esprit d'altiers vivants du troisième millénaire – "crâneurs", donc - : nos crânes, avant comme après, se ressemblent. Ils s'apparentent, malgré nous, comme s'imitent entre eux les carcasses du comte de Grignan et de la petite paysanne ou celles du serrurier Neuvielle et de la princesse d'Harcourt. Voilà une chose à laquelle nous ne pensons guère et qui pourtant dit bien ce que nous sommes et serons.

Vanité au miroir
Il y avait déjà quelques mois que le roi qui commençait à goûter les douceurs de la paix qu'il avait achetées par tant de travaux, de dépenses et de sang s'était retiré dans son aimable solitude. Lorsque, frappé d'une débilité d'estomac dont il avait déjà auparavant ressenti quelque atteinte, il commença, aussi bien que Salomon, d'éprouver que tout ce qui est en ce monde n'est que vanité. Bien sûr, Saint-Simon a tout compris, le restitue dans sa simple et haute langue et, comme toujours, nous y fait sous-entendre le reste.

Y a-t-il plus bel exemple d'un homme qui sut mieux faire vanité de lui-même et de son pouvoir (confondus en un) que ce Roi Soleil ? Mais, laissons-le à son éternité, commune somme toute.

Vanity Mac II
La précarité de la vie, l'inanité des occupations humaines et le triomphe final de la Mort les hommes les ont saisis bien tôt ( הֲבֵל הֲבָלִים הַכֹּל הָֽבֶל : "vanité des vanités, tout est vanité" - l'Ecclésiaste) et on sait que ces thèmes ont constitué les motifs d'un répertoire pictural très ancien, en Grèce et à Rome en particulier. Remis au goût du jour en Hollande puis dans toute l'Europe, au XVIIème siècle, ce genre, les Vanités, disparut au siècle suivant avant de renaître avec Cézanne, à la fin du XIXème. Mais dès les années 1820-1830, Nièpce et Daguerre ont photographié les premières natures mortes. Et même si l'on ne peut, dans ce dernier cas, parler de "vanités", il s'agit bien d'une réflexion sur l'art pictural, sur le pouvoir d'évocation des objets, dans leur plastique comme dans leur symbolique. Cette réflexion semble bien ne s'être jamais arrêtée depuis. Le trompe l'œil, la vanité des choses, la mise en scène de l'image venant à commenter l'image elle-même, tout cela est d'aujourd'hui.

Vivant … il n'y a pas plus vivant que cet homme-là, Jean-Philippe Pernot, force de la nature. Je dis force de la nature comme je dirais roc, montagne vivante, ardeur cordiale, vitalité. Mais dire cela c'est dire, chez tout homme et plus encore chez l'artiste, l'inquiétude de vivre. Comme si regarder devant soi c'était voir tout en même temps l'arbre sémillant et la colline nue, le désert.

Vanité Fécond 01
Les crânes de Jean-Philippe Pernot, voyons-les : certains sont posés, certains semblent voler, sortir de la nuit, d'un livre, d'autres dévisagent un miroir, guignent une coupe de grand vin, ou se dégagent d'un espace nu, découpé gris-noir. Tout est possible. Sait-on que le crâne, tout bêtement c'est la tête ? L'ancien français disait "test", mais, par le grec, cette boîte qui renferme notre cerveau a fini par désigner notre figure, toute. Peut-être notre corps, notre existence.

Pour Pernot, ces Vanités ne sont pas seulement des avertissements – ce qu'elles sont, et comment ! – ce sont des étourdissements. C'est ainsi qu'il les trouve et les offre. Et c'est ainsi qu'elles vivent et parlent.

Eric Saner

VERNISSAGE :  Jeudi 14 janvier 2016 de 16h à 21h

Exposition jusqu’au 13 février 2016

Galerie Depardieu - 6, rue du docteur Jacques Guidoni (ex passage Gioffredo) - Nice

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